A Wuhan, le 11 juin
Le fameux nuage « en forme de champignon » remarqué au-dessus de la capitale chinoise au début de la semaine dernière a fait le tour des rédactions internationales. Les Chinois s’en sont amusés : les médias n’avaient décidément pas grand chose à se mettre sous la dent en ce début d’été. Beaucoup ont ridiculisé les premières rumeurs liant le phénomène à de la pollution, et ont souligné que c’était au contraire la clarté et la pureté de ce jour-là qui avait permis d’observer le météore. Ce n’était pas qu’ils voulussent affirmer que le ciel des villes de Chine était d’ordinaire satisfaisant : le couvercle bas et laiteux qui recouvrait la capitale les autres jours de la semaine et que peinait à percer un soleil rougeâtre inspirait des réflexions dégouttées ou nostalgiques dès le matin sur Weibo. « Encore une de ces journées où l’on ne mettrait pas un chien dehors... », « Depuis les années 2000, le bon air a disparu de Pékin », « A Zhongnanhai, ils s’en foutent, ils ont fait installer des purificateurs d’air importés de l’étranger ».
Une semaine auparavant, le 11 juin, des photographies très impressionnantes de Wuhan noyée dans un smog orange s’étaient répandues sur les réseaux sociaux, suscitant myriades de commentaires et rumeurs. Le site internet du consulat de France postait quand à lui un avertissement conseillant de ne pas sortir, et affirmant qu’il s’agissait peut-être d’une fuite de chlore. Cette dernière précision était ôtée sans explications peu de temps après, alimentant encore les spéculations. Les autorités chinoises avançaient quant à elles que la pollution avait pour origine des feux de pailles agricoles, mais ne parvenaient pas à convaincre tous les internautes. Surtout que cette hypothèse était relayée par le quotidien nationaliste Huanqiu Shibao, et utilisée également pour expliquer d’autres airs très dégradés comme à Nankin...
Quoiqu’il en soit, le quotidien Nanfang Ribao démontrait quelques jours plus tard -chiffres à l’appui - que le brûlage de la paille était effectivement un fléau pour l’environnement en Chine. Seulement 30 % des 700 millions de tonnes de paille produites chaque année dans le pays serait en effet recyclées de manière non toxique.
1/6e des terres arables chinoises polluées
De nombreux autres médias en ont profité pour faire des bilans de la pollution dans le pays. Le quotidien Référence Economique a ainsi titré que la situation résulte d’abord d’une mauvaise gouvernance : non seulement les normes de qualité, établies dans les années 80, seraient aujourd’hui trop lâches, mais même les efforts substantiels du ministère de la protection de l’environnement, ayant par exemple dépensé 1 milliard de yuan de 2006 à 2010 pour une enquête nationale sur la pollution des sols, ne parviennent encore à aucune visibilité. 1/6e des terres arables chinoises, soit 20 millions d’hectares, seraient aujourd’hui polluées par des métaux lourds, produisant chaque année à peu près 12 millions de tonnes de céréales contaminés, tandis que 300 millions de ruraux consomment de l’eau en comportant des taux dangereux. Et si 70 % de cette pollution des sols est due aux déchets industriels, la moitié des contaminations ont pour cause la mauvaise gestion de ceux-ci. Depuis, les lecteurs de l’article se sont violemment exprimés sur Weibo : « Tout a été sacrifié pour la croissance de ce foutu PIB », « Voilà ce qui arrive quand on ne pense qu’à l’argent, on meurt empoisonné, entouré de produits toxiques », « Les indicateurs économiques, je m’en moque. Seule la qualité de vie importe ! »
L’environnement est en Chine un débat remarquablement ouvert, sur lequel la censure est depuis longtemps assez permissive. A quelques exceptions près... Lors des Jeux Olympiques de 2008, la qualité de l’air à Pékin était un sujet tellement politique qu’aucune investigation indépendante n’était permise.
Guerre des microns
Mais à la fin de l’année 2011, la politique s’est à nouveau invitée dans le débat sur la pollution de la capitale : le différentiel entre les mesures prises par l’ambassade étasunienne et les autorités de Pékin, et surtout les débats internet qui s’en sont suivis, ont fait perdre la face aux fonctionnaires chinois. Le standard dit « pm 2,5 » utilisé par les Américains mesure la quantité de particules dans l’air jusqu’à 2,5 microns, alors que les Chinois en étaient encore en général au standard « pm 10 ». La plupart des grands medias libéraux se sont engagés dans la bataille, réclamant l’utilisation des mesures « pm 2,5 » ; plusieurs activistes très actifs sur internet ont monté leurs propres appareils de mesure, et quelques administrations locales ont voulu montré leur engagement pour la santé publique en s’y investissant. Les villes de Nankin et de Suzhou publient par exemple depuis peu sur Weibo les chiffres de leurs mesures « pm 2,5 ».
Alors que la polémique avec l’ambassade des Etats-Unis a récemment repris – les autorités ayant affirmé que ses mesures sont illégales et constituent une ingérence dans les affaires intérieures chinoise – la quasi-totalité des blogueurs et internautes continue à faire pression sur le gouvernement. La fameuse anthropologue et députée Li Yinhe déclare ainsi sur son blog que les problèmes environnementaux « ne peuvent pas être résolus par le nationalisme », tandis que Hong Huang dissipe les accusations officielles selon lesquelles le mauvais air de la capitale de ces derniers jours serait d’abord dû aux vendeurs de brochettes, et pointe l’augmentation du trafic automobile, égratignant au passage les trop nombreuses voitures des officiels.
Experts, opinion publique, fonctionnaires éclairés : tous ont conscience aujourd’hui qu’il faudra un effort commun pour inverser la croissance de la pollution et jouir d’une « Chine verte » promise depuis déjà plusieurs années. Si possible avant l’horizon de 2030 avancé par les ONG...
Renaud de Spens