Médias chinois Le grand racket

15/06/2012 | L’hebdomadaire Caixin Century révèle - dans une enquête choc - les pratiques d’une partie des médias chinois qui extorquent de l’argent à des sociétés avant leur entrée en bourse.

  • Small
  • Big
Le grand racket

Pour une entreprise chinoise, acheter le silence des médias “有偿沉默”{le silence contre compensation} est une pratique courante avant toute entrée en bourse, écrit la reporter Lu Yuan en introduction de son enquête choc parue la semaine dernière dans les pages du magazine Caixin Century.  D’après le directeur d’une agence de relations publiques cité dans l’article (la journaliste précise que de tous les témoins interviewés, aucun n’a accepté de le faire à visage découvert de crainte de représailles de la part des médias), 70 % de entreprises projetant d’être cotées au ChiNext 创业板 {marché d’actions de type NASDAQ destiné aux entreprises à forte croissance, ndlr} de la bourse de Shenzhen sont la cible de tentatives de chantage. Celles dont la direction craint « une mauvaise presse » pour des raisons de « carrières en dent de scie, de problèmes de management, de problèmes financiers ou quoi que ce soit d’autre » acceptent alors volontiers de payer le silence des médias pour protéger une entrée en bourse. « Si une société a réellement quelque chose à cacher, elle n’aura pas d’autre choix que de payer », écrit Lu Yuan. Elle poursuit : plusieurs « dirigeants d’entreprises avouent avoir tremblé pendant des mois avant l’entrée en bourse de leurs sociétés. Ils savaient que les ‘‘vautours des médias’’ pouvaient attaquer à tout moment. » Le directeur d’une entreprise manufacturière témoigne : « Les appels venant des médias ont commencé le jour où le CSRC 中国证监会 {le China Securities Regulatory Commission (CSRC) est le principal régulateur des titres financiers en Chine populaire, ndlr} a commencé à examiner notre candidature. Certains {…} cherchaient à nous extorquer de l’argent et nous menaçaient de publier des reportages négatifs. »

Toutes les sociétés ne sont cependant pas des victimes. Certaines utilisent sciemment les médias pour se construire une image valorisante. « Certaines sociétés, écrit la journaliste, essaient d’obtenir la confiance des investisseurs en payant des journaux financiers afin qu’ils publient des reportages élogieux sur leur entrée en bourse. D’autres graissent la patte des moteurs de recherche Internet chinois pour effacer {telle ou telle information} ou utilisent les services de société de relations publiques ou de cabinet d’avocats pour les aider à travailler avec les médias pour embellir l’histoire de la société. » Un haut cadre d’une entreprise raconte que certains portails web proposent de faire disparaitre – contre une belle enveloppe – un reportage négatif de leur page d’acceuil et/ou d’effacer complétement l’information sur le site.

Le prix du silence

Un fonctionnaire du CSRC affirme : « Chaque entreprise côtée au ChiNext a dépensé en moyenne 6 millions de yuans dans ces pratiques. » Le directeur d’une agence de relations publiques – sociétés servant souvant d’intermédiaire pour ces transactions – détaille les comptes d’une de ces affaires : « Dix médias de premier plan {il ne les cite pas} ont reçu chacun 200 000 yuans. Et dix autres – moins importants – 100 000 yuans…  » Ces pratiques sont connues même des organes officiels, comme le CSRC. « C’est un secret de polichinelle, déclare une personne qui travaille dans les relations publiques. Certaines personnes ont sans doute violé la loi, mais personne n’enquête. »

On apprend dans une interview vidéo de la journaliste Lu Yuan que dans la semaine qui a suivi la parution de l’article, elle a reçu une centaine de coups de téléphone de personnes « mécontentes ». L’une d’elles aurait même déclaré qu’elle « avait détruit son business ». Hu Shuli, rédactrice en chef de Caixin Century – qui apparait dans le classement du Time de 2011 des personnalitées les plus influentes au monde – confirme dans son dernier éditorial : « Beaucoup de personnes nous ont exprimé leur consternation face à ce « secret de polichinelle » par téléphone, messages et commentaires sur notre site. » Pour celle dont la réputation de journaliste incorruptible à dépassé les frontières de la Chine, ce « "silence contre rémunération’’ a brisé les bases de la déontologie de la profession, et dans certains cas, a déjà dérapé en pratique criminelle. »

Pour Hu Shuli, ces pratiques sont scandaleuses. « Le rôle des médias est de maintenir la justice sociale. La croyance que la vérité ne peut être atteinte qu'à travers un débat libre et ouvert est une valeur fondamentale dans les sociétés modernes. En l’absence de ce genre de débats, comment les citoyens pourraient-ils apprendre à nourrir un esprit critique ? »

NOS VIDEOS
Toutes les videos