Combien coûte à la Chine les pots-de-vin, bakchichs, cadeaux en nature reçus chaque année par ses fonctionnaires, hommes politiques et cadres supérieurs d’entreprises publiques ? Réponse : des montagnes de billets. La banque centrale chinoise estimait en 2011, rappelle ici Reuters, les sommes ainsi détournées sur les 20 dernières années à 800 milliards de yuans, soit plus de 90 milliards d’euros – près de 5 milliards d’euros par an ! Vertigineux. « Depuis le milieu des années 1990, explique l’agence anglaise, 16 000 à 18 000 cadres du gouvernement ou des sociétés étatiques ont fui à l'étranger ou tout simplement disparu après avoir reçu des pots-de-vin pour un montant total estimé à 800 milliards de yuans ». Le mal est devenu, de l’aveu même de Wen Jiabao en mars dernier, « la plus grande menace pour le parti au pouvoir {…} C’est un grave défi qui nous attend ». Les solutions avancées pour l’éradiquer : plus de transparence administrative avec l'obligation pour certains cadres de publier l’ensemble de leurs revenus (1), réduction des avantages en nature, frais de bouche, véhicules de fonction et voyages. Les « san song », en mandarin « 三公».
Sera-ce suffisant ? Dans un récent éditorial, Hu Shuli veut y croire. La rédactrice en chef du magazine Caixin s’étonne d’abord d’un article publié en mai dans le très officiel Global Times (du groupe Quotidien du Peuple), qui estime au contraire « que les conditions pour l’éradication de la corruption ne sont pas mûres » en Chine et qu’il faut accepter l’idée que le pays le plus peuplé du globe doit, à son stade actuel de développement, vivre avec un certain de degré de « corruption ». Une approche que Hu Shuli juge « dangereuse », « c’est une logique tordue », estime-t-elle. Pour la journaliste, la Chine doit en effet en finir au plus vite et définitivement avec des pratiques de corruption qui littéralement gangrènent l’ensemble du système politique et économique. Elle appelle notamment à limiter, à encadrer le pouvoir de certains hauts fonctionnaires et caciques du parti. L'éditorialiste évoque ainsi le cas Li Zhijun, ex-ministre des transports ferroviaire (et à ce titre, « M. TGV Chine »), écarté en février 2011 pour corruption aggravée. Un homme naguère très puissant qui comme « d’autres officiels corrompus », écrit Hu Shuli, « a succombé aux tentations de l’argent, du sexe et du pouvoir ». L’éditorialiste condamne le système des entreprises d’Etat et des ministères chinois – en situation de monopole souvent – qui offre à ceux qui les encadrent des pouvoirs démesurés.
Reste que la Chine s’est engagée dans un modèle de développement tous azimuts, dans lequel estime sur Rue89 l’écrivain Qiu Xiaolong {auteur de « Cyber China », polar sur la corruption en Chine à l’heure d’internet}, « les gens de croient plus en rien, il n’y a que l’argent qui compte ». Résultat : des pratiques frauduleuses ont accompagné la construction de « la Chine moderne », croit savoir sur le Huffingtonpost, Cleo Paskal, du Royal Institute of International Affairs. L’auteur estime le secteur du BTP chinois notamment « littéralement » rongé par la corruption publique.
La Chine saura-t-elle s’en défaire ? Tant que son économie croît, le problème peut être amorti, notent plusieurs observateurs. Seulement, la deuxième économie mondiale a montré dernièrement plusieurs signes de faiblesses, comme le précise dans le Financial Times le spécialiste Edward Chancellor. La corruption en Chine pourrait « menacer {son} futur », juge-t-il lui aussi.
(1) Transparence toute relative. Il y a quelques semaines, plusieurs manifestants à Canton ont en effet demandé à Hu Jintao de rendre public son patrimoine. Certains ont été alors arrêtés, explique François Bougon du Monde.