Il est, selon le New-York Times, « le personnage le plus mystérieux » de l'affaire Bo Xilai, cette saga politique impliquant le plus haut niveau de l'Etat chinois et elle même qualifiée par les observateurs de plus grande crise politique chinoise depuis le massacre de Tiananmen en 1989. On ne sait pas grand chose de ce Français de 52 ans, architecte de métier ayant vécu en Chine et installé depuis quelques années au Cambodge. Après la chute de l'ex-homme fort de Chongqing, brusquement limogé en mars et soupçonné d'être impliqué avec sa femme Gu Kailai dans le meurtre de l'homme d'affaire anglais Neil Heywood, le nom de Patrick Devillers était apparu dans la presse (sauf chinoise, qui n'est pas autorisée à en parler).
Toujours selon le New York Times, qui l'avait rencontré à son domicile, ce cinquantenaire aux « cheveux gris » et aux « épaules voûtées » était devenu intime du couple alors qu'il habitait à Dalian, dont Bo Xilai était alors le maire (de 1993 à 2001). Dans cette ville côtière du nord-est du pays, « Patrick Devillers trouve assez rapidement une place dans le département d'architecture et d'urbanisme de la mairie. (...) Auprès des Bo, l'architecte français de la mairie de Dalian tient le rôle d'un ami étranger, dont les idées, la culture, le regard séduisent », explique le correspondant du Monde à Pékin dans un article relatant un entretien avec l'architecte.
Et si l'intéressé nie tout comportement malhonnête, « deux sociétés détenues par Patrick Devillers ont été identifiées par les journalistes étrangers à la recherche de possibles sociétés écrans qui auraient servi à transférer des fonds en provenance de la famille Bo dans l'espoir que ces pistes confirmeraient, par ricochet, le rôle d'intermédiaire du malheureux Neil Heywood », raconte le quotidien français. Des hypothèses appuyées par le fait que Patrick Devillers et Gu Kailai, que d'aucun soupçonnent d'avoir été amants, avaient en 2000 déclaré la même adresse - celle d'un appartement à Bornemouth (Royaume-Uni) - alors qu'ils étaient partenaires dans une société d'architecture internationale.
Aujourd'hui, l'étau se resserre sur celui qui souhaitait, il y a peu, passer inaperçu dans l’affaire Bo. Hier, le patron de la police de Phnom Penh Touch Naruth a déclaré que Patrick Devillers avait été arrêté il y a environ deux semaines « avec la coopération de la Chine ». Une information confirmée par l'ambassade de France à Phnom Penh, dont une porte parole a « demandé aux autorités cambodgiennes des éclaircissements sur les motifs de son arrestation », selon l'AFP. La question est désormais de savoir ce que fera le Cambodge du détenu. Les observateurs misent déjà sur des tensions diplomatiques avec la France.
L'affaire est délicate, car l'Hexagone n'a pas signé à ce jour de traité d'extradition avec le Cambodge, alors que la Chine en a conclu un en 2000, explique le New York Times. Les relations entre les deux gouvernements sont d'ailleurs bonnes, ajoute le quotidien américain, qui note que « la nouvelle de l'arrestation de M. Devillers arrive six jours après la visite à Phnom Penh de He Guoqiang, l'un des neufs membres du Comité permanent du Politburo, le cœur du Parti Communiste Chinois et l'organe décisionnel le plus important en Chine ».
Malgré l'opposition prévisible du quai d'Orsay, il est donc probable que Patrick Devillers soit remis à la Chine dans les semaines ou les mois qui viennent. D'autant que le Cambodge a tendance a se plier aux exigences de son imposant voisin. En 2009, les autorités à Phnom-Penh avaient reconduit à la frontière sino-cambodgienne une vingtaine de réfugiés Ouigours ayant participé aux émeutes qui avaient secoué le Xinjiang, malgré les lourdes condamnations qu'ils encouraient en revenant chez eux. La véritable implication du Français dans les diverses ramifications de l'affaire Bo Xilai reste toutefois à définir, et c'est peut-être ce que veulent faire les autorités chinoises en demandant son extradition.